Interview avec un député influent du MLC
N’Dom Nda Ombel : Joseph Kabila n’a pas de fusible parce que le gouvernement est inexistant »


LRP: Honorable N’Dom Nda Ombel. Vous siégez à l’assemblée nationale, mais vous donnez l’impression d’avoir adopté un profil de retrait. Qu’est-ce qui justifie ce comportement ?
Constant N’Dom Nda Ombel: Vous savez nous avons mené une campagne électorale assez dure. On a commencé par les élections législatives. Nous avons été à l’intérieur dans le territoire d’Idiofa qui représente sur le plan de l’étendue quatre fois plus grand que la Belgique. C’était assez harassant. Il y a eu le deuxième tour de la présidentielle. J’étais coordonnateur de campagne de M. Bemba pour Idiofa avec un œil sur toute la province du bandundu. Après les résultats du 2ème tour, il était tout à fait normal que nous puissions le temps de souffler, évaluer ce qui a été fait surtout que le candidat que nous avons soutenu a perdu. Cela méritait un temps de réflexion qui n’est pas un retrait. Cela m’a permis de tirer les leçons et de pouvoir faire ma rentrée politique sur le plan médiatique aujourd’hui.
LRP : L’opposition a suspendu sa participation aux travaux de l’assemblée nationale. Vous en êtes un des membres influents ? Comment justifiez-vous votre position ?
CNNO : les raisons de cette suspension sont les suivantes. Il y a un problème d’insécurité qui se pose pour les députés de l’opposition que nous sommes, mais aussi pour la population. Il ne se passe pas un jour sans qu’on ne parle des actes d’agression que sèment des hommes en uniforme. Ça c’est le premier point. Le deuxième point, c’est le problème de la coupure du signal de nos deux chaînes de télévision CCTV et CKTV et radio RALIK ainsi que l’occupation de notre permanence par des hommes armés. Au regard de ce que je viens d’évoquer, nous avons estimé qu’il fallait saisir le parlement et au-delà que le peuple soit informé et pour que les autorités trouvent une solution en vue de nous rassurer.
LRP : Honorable, au jour d’aujourd’hui quelle est la situation ? Y a-t-il des démarches pour la réouverture des médias de Jean-Pierre bemba et pour que le siège du Mlc soit libéré ?
CNNO : il y a des réunions qui se sont tenues au niveau de la conférence des présidents de l’assemblée nationale où il avait été décidé de saisir les instances habilitées. Nous n’avons pas encore le résultat de ces démarches. Ce que je voulais dire c’est que l’on ne peut pas comprendre que pour des choses aussi graves que l’on nous fasse de mauvais procès. Le mauvais procès c’est d’abord dire que derrière notre démarche il y a un agenda caché ; on prétend que l’insécurité a toujours existé ici à Kinshasa et que donc en fait que lorsque le problème est posé par nous, ce n’est qu’un prétexte. On prétend aussi que cette insécurité est le fait des militaires qui étaient commis à la garde du sénateur Jean-Pierre Bemba. Je vous fais remarquer qu’en le disant on ne nie pas qu’il n’y pas insécurité. On reconnaît comme nous qu’il y a insécurité. Ce qui aurait été logique et rationnel, c’est que l’autorité qui a été élue et qui a tous les moyens mette fin à cette insécurité. Mais voilà qu’on cherche des excuses. L’insécurité n’est pas excusable qu’elle soit commise par tel ou tel autre. Et il n’est pas très responsable qu’elle a toujours existé à Kinshasa. C’est le moment d’y mettre fin. C’est le sens de notre retrait et rien d’autre.
LRP : Il y a la question de la permanence du MLC qui est occupée et qui vous confine à la clandestinité ?
CNNO : je reviens d’abord au problème de CCTV, CKTV et RALIK qui sont des instruments, des moyens d’expression de l’opposition. Qu’est-ce qu’on recherche en coupant le signal de ces médias ? On veut à tout prix nous réduire au silence et au-delà nous réduire tout court. Mais comment peut-on comprendre l’existence d’un régime démocratique sans son opposition ? Et c’est inconcevable. C’est pour cela que nous demandons qu’on puisse nous restituer ces instruments de communication pour que nous puissions continuer à faire notre travail dans le respect des institutions, de la constitution et des lois de la République. Il en est de même pour notre permanence. C’est le seul où on peut nous atteindre, mais el le faisant occuper par des militaires, en fait on prive nos militants d’entrer en contact avec nous. On voudrait nous amener à faire des réunions dans la clandestinité et avoir le prétexte de nous accuser de comploter contre les institutions puisque nous nous réunissons dans des endroits qui ne seraient pas identifiables.
LRP : On dit que vous êtes représentés au parlement et que donc vous pouvez vous y exprimer librement. Ce n’est pas suffisant ?
CNNO : Notre parti ne se réduit pas simplement à se représentation au parlement. Nous avons des militants qui ne viennent pas tous au parlement. Ces militants où pouvons-nous les rencontrer ? N’est-ce pas à notre permanence ? en fermant notre siège, on veut aboutir à ce que l’opposition ne puisse pas exister dans notre pays ; que nous puissions aller vers le monolithisme ; vers un régime aristocratique.
LRP : On dit aussi que les perquisitions opérées dans les domiciles des opposants avaient pour but de rechercher des biens de l’Etat ?
CNNO : On a avancé cela effectivement pour l’ancien ministre Makila et on sait qu’il a été ministre des TPI et avait dans ses attributions la gestion des véhicules de l’Etat. Je peux à la rigueur leur concéder cela, mais lorsque l’on descend chez l’honorable Tshimanga, quels biens de l’Etat va-t-on y chercher ? Lorsque l’on descend chez Lisanga Bonganga, quels biens de l’Etat est-on allé chercher là bas ? Lorsque l’on va chez Egwake, chez Diongo quels biens de l’Etat est-on allé chercher dans leurs résidences ? Madame Ellysée Dimandja a été agressée en plein boulevard du 30 juin, vous pouvez aussi affirmer que c’est pour reprendre des biens de l’Etat ?
LRP : Honorable, on vous reproche aussi de continuer, d’une certaine façon, à contester l’élection du président Kabila. Qu’en dites-vous ?
CNNO : Nous nous acceptons et c’est une chose irréversible que Kabila a été élu président de la République. Au lendemain du 2ème et au regard des irrégularités manifestes qui ont entouré le scrutin, le challenger a formé un recours qui est prévu par la constitution et les lois particulières dont la loi électorale auprès de la cour suprême. Cette dernière s’est prononcée en faveur du président Kabila. Le lendemain, le candidat Jean-Pierre Bemba a adressé un message à la nation dans lequel il a reconnu sa défaite et reconnu, avec ses propres mots, que Kabila était désormais président de la République. Donc pour nous qui l’avons accompagné dans ce combat et pour lui nous ne pouvions pas éternellement y revenir. Alors que l’on puisse ramener tout ce que nous faisons en une contestation de l’élection du président de la République, c’est là un mauvais procès qu’on nous fait. Notre opposition, c’est par rapport au régime politique que nous avons. Si c’était un régime politique, le président est élu sur base d’un programme politique ; le gouvernement fonctionne sur son programme ; le premier ministre n’est qu’un faire valoir. Dans ce cas il est normal que les actions de l’opposition atteignent directement le président de la République. Contrairement à ce régime présidentiel, nous avons un régime semi-présidentiel. Le programme qu’applique le gouvernement aujourd’hui, c’est le programme de la coalition et non du PPRD. C’est un programme mixé, brassé de tous ceux qui sont dans l’AMP et leurs alliés. Donc, notre opposition, c’est une opposition contre le gouvernement. Le président de la République n’est pas du tout visé, mais il se fait que certaines de nos actions atteignent directement le président de la république. Cela n’est pas de notre faute ; c’est parce que le président de la République n’a pas, à l’heure actuelle, de fusible ; parce que le gouvernement aujourd’hui est pratiquement inexistant. Lors des événements de Kinshasa en mars dernier ou encore dans les dossiers des massacres du Bas-Congo, de Kahemba, du Nord-Kivu, nous ne connaissons pas la position du gouvernement, ce qui fait que ces dossiers sont gérés directement au niveau du président de la république. C’est anormal et c’est cela qui donne l’impression qu’on s’attaque au président parce que le gouvernement ne lui sert pas de fusible. Aujourd’hui, il y a des problèmes d’eau et d’électricité, connaissez-vous la position du gouvernement à ce sujet ? C’est vrai que nous avons interpellé les dirigeants de la Snel et de la Regideso, mais cela ne dispense pas le gouvernement d’avoir une politique.
LRP : On dit que le Premier ministre est faible parce que dans la coalition il ne représente pas le parti le plus fort. N’est-ce pas une explication ?
CNNO : Ce n’est pas notre problème, mais nous le constatons simplement. Comment il se comporte à l’intérieur de sa coalition, ce n’est pas notre problème. Je ne connais pas les critères sur base desquels il a été choisi, mais nous constatons que le gouvernement est inexistant.
LRP : Dans son discours après le verdict de la cour suprême sur le contentieux de l’élection présidentielle, Jean-Pierre Bemba a dit qu’il allait faire de l’opposition « républicaine et forte ». Cela veut dire quoi concrètement ?
CNNO : C’est exactement l’opposition qui respecte les institutions de la république à l’intérieur de ces institutions et non à l’extérieur. Une opposition républicaine c’est celle-là. Une opposition forte, cela veut dire sans complaisance. Nous dirons ce qu’il faut dire avec les moyens appropriés pour le dire dans le respect de la constitution et des lois de la républicaine. Qu’on n’attende pas de nous d’e prendre des armes ; C’est donc une opposition à l’intérieur des institutions et c’est ce que nous faisons. Nous avons eu un problème, nous avons manifesté notre mécontentement ; nous avons suspendu. Ceux qui nous font de mauvais procès se demandent pourquoi nous avons suspendu notre participation aux travaux de l’assemblée nationale. Nous aurions pu faire une marche parce que la loi nous l’autorise, nous aurions pu interpeller, faire une question orale ou écrite. Pour avoir choisi la suspension aux travaux, on dit que ce n’est pas bon. Vous pensez que si nous avions sollicité de faire une marche, on nous aurait autorisé à le faire ? La marche, la question orale ou écrite ou encore l’interpellation sont soumises à des conditions alors que la suspension aux travaux ne dépend que de nous. Nous avons choisi ce qui était le plus facile, mais nous ne sommes pas en dehors de la loi.
LRP : Selon les reproches faits à Jean-Pierre Bemba notamment par le chef de l’Etat, c’est d’entretenir une milice dans la capitale!
CNNO : on pourrait épiloguer longtemps sur ce problème, mais à ce que je sache ces militaires là que je ne qualifierais pas de miliciens étaient recensés, payés par l’état-major général des FARDC. Comment peut-on parler d’une milice alors que ces gens là sont régulièrement payés par l’état-major général des FARDC ? Je crois qu’on peut trouver n’importe quelle excuse sur ce qui s’est passé ici, mais ces tueries ne sont pas acceptables. Quand le président Bemba a dit qu’il ne se sentait pas en sécurité avec les 12 policiers lui promis, on aurait pu lui poser simplement la question de savoir combien il en voulait. Il faut savoir qu’il n’a pas récusé les policiers, il a simplement trouvé insuffisant le nombre lui proposé. Au lieu de lui poser la question sur ce qu’il voulait, on a choisi la manière forte. On a connu des dégâts en terme de vies humaines et pertes de biens. C’est pourquoi je vous dis que dans un Etat démocratique et même un Etat tout court, cet Etat ne peut exister sans force. La force de l’Etat est destinée à assurer l’intégrité territoriale du pays, à protéger les minorités face à la majorité, à protéger les faibles face aux forts, à protéger l’opposition vis-à-vis du pouvoir. Mais lorsque la force est détournée de ses missions premières, l’Etat devient hors-la-loi et cela est dangereux.
LRP : Il y a donc eu, selon vous, utilisation abusive de la force dans les événements du Bas-Congo et de Kinshasa ?
CNNO : On aurait pu éviter ça et je voudrais formuler le vœu que de telles choses ne se reproduiront plus jamais. Ça ne nous avance à rien. Ç’a été un gâchis inutile. Une vie en moins c’est toujours quelque chose de trop.
LRP : On a accusé le pouvoir en place d’avoir utilisé la force au Bas-Congo et à Kinshasa considérés comme des bastions de l’opposition, mais on constate que l’on a négocié avec Peter Karim qui a commis les pires exactions en Ituri jusqu’à faire de lui un colonel. On a également négocié avec Laurent Nkunda au Nord-Kivu alors que son passé est lourdement chargé. Y a-t-il à votre avis, deux poids deux mesures ?
CNNO : En fait c’est la constance de ces interventions militaires qui fait croire que il y a pratiquement une logique de punir les populations qui n’ont pas voté pour le président Kabila. Mais je pense que ce n’est peut-être pas cela, mais c’est simplement une mauvaise utilisation de la force.
LRP : Le procureur général de la République a adressé au sénat une requête aux fins d’obtenir la levée de l’immunité parlementaire de Jean-Pierre Bemba le jour même où ce dernier quittait le pays pour le Portugal. Quelle lecture faites-vous de cette affaire ?
CNNO : Là aussi je voudrais faire un rappel en disant que un Etat démocratique ne peut exister sans un appareil judiciaire indépendant et impartial, mais l’impression que donne notre justice est pratiquement au service du politique. Dans le cas d’espèce, lors des événements de Kinshasa, vous vous souviendrez que le premier à avoir évoqué l’idée de poursuites judiciaires contre le sénateur Bemba c’est le ministre de l’Information. Aujourd’hui, nous assistons à cette lettre qui a été adressée par le procureur au bureau du sénat dans laquelle il sollicite la levée de l’immunité parlementaire du sénateur. Qu’est-ce qui nous empêcherait de croire qu’il l’a fait sous la dictée du pouvoir parce que l’idée a d’abord été défendue par le pouvoir. Je crois que là c’est une erreur monumentale. Vous devez savoir que la justice ne règle pas tout. Il faut savoir aussi que Jean-Pierre Bemba que l’on voudrait poursuivre en justice aux fins d’être condamné a obtenu 42% de suffrages lors de l’élection du 2ème tour et que à ce titre il représente près de la moitié du pays, notamment les provinces du Bas-Congo, du Bandundu, de l’Equateur, de Kinshasa et une partie des deux Kasaï. Supposons qu’il soit poursuivi, condamné, cela ne va-t-il pas consacrer une fracture dans notre pays ? Que gagnerait le pouvoir ; que gagnerait notre pays ? Que ceux qui ont la mémoire courte ou n’ont pas la mémoire de l’histoire tout court, je voudrais vous dire qu’en 1960 le conflit entre Lumumba et Kasa-Vubu était moins politique que juridique et légale. C’était l’application de la loi fondamentale et on sait qui avait raison. Kasa-Vubu avait raison et il a révoqué Lumumba et il s’en est suivi la déstabilisation du pays, qui nous a conduit au coup d’Etat de 1965. Nous devons garder en mémoire tout cela. Ce n’est pas bon de tout régler par la voie judiciaire ; la politique règle ses problèmes de manière politique en l’occurrence par le dialogue. On doit négocier plutôt que de remuer l’épouvantail de la justice.
LRP : Certains estiment que la lettre du PGR est destinée à faire peur à Jean-Pierre Bemba et donc à le contraindre à demeurer au Portugal en exil, ce qui affaiblirait de fait l’opposition. Avez-vous la même lecture de ce fait ?
CNNO : C’est un mauvais calcul parce que nous savons qu’il est parti pour des soins médicaux. Si le calcul fait par je ne sais par qui, alors le jour où il va rentrer on va l’arrêter ? Moi, je ne pense pas que Jean-Pierre Bemba soit parti pour s’installer définitivement à l’extérieur. Il reviendra.
LRP : Après tous les événements du Bas-Congo et de Kinshasa, après le départ de Jean-Pierre Bemba, comment se porte le MLC ?
CNNO : nous nous portons très bien et nous avons foi en l’avenir. Je pense que les actions entreprises après tous ces événements prouvent que nous existons. Si nous n’existions pas, vous n’alliez pas entendre parler encore de nous. Nous continuerons sans être intimidés par les faux prétextes. C’est pour cela que cette mise au point tombe à point nommé pour que les gens sachent que nous nous sommes pas entrain de combattre continuellement le président de la République. Le président est notre président à tous ; nous le considérons comme tel. J’espère que lui aussi nous considère comme une opposition. Alors, nous menons nos actions par rapport à ce qui se fait. Si le gouvernement ne s’assume pas, il nous trouvera toujours sur son chemin. Nous allons nous exprimer, apporter notre contribution au débat en tant qu’opposition, mais qu’on ne cherche pas à nous intimider pour nous faire taire.
LRP : Après ce tour de l’actualité, avez-vous quelque chose à ajouter pour clore cet entretien ?
CNNO : nous reconnaissons que notre démocratie est encore jeune ; elle est balbutiante mais que les efforts ne doivent pas être seulement faits de notre côté. Autant nous faisons l’effort de mener une opposition constructive, autant de l’autre côté ils doivent tout faire pour pouvoir nous rassurer et rassurer le peuple. Je voudrais aussi vous dire que celui qui a intérêt qu’il y ait paix, à ce qu’il y ait sécurité pour tout le monde c’est le pouvoir. Le pouvoir ne peut pas amener à bon port son programme si le pays est insécurisé. Si nous dénonçons l’insécurité, nous voulons en quelque sorte lui rendre service. Alors, qu’on ne voit pas en nous des gens qui veulent à tout prix la déstabilisation des institutions et au-delà du pays.
Propos recueillis par Mona Kumbu


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